n°3488 du 6/10/2021
Version papier

Rivarol n°3488 du 6/10/2021 (Papier)

Editorial

Tapie (1943-2021) : la canonisation d’un cynique malfrat

SANTO SUBITO. Saint tout de suite ! A entendre les commentaires dans les media audiovisuels, à lire les communiqués des dirigeants du pays et des différents politiciens, mais aussi la presse imprimée, la disparition le dimanche 3 octobre au matin dans son hôtel particulier parisien, 52 rue des Saints-Pères, de Bernard Tapie est celle d’un saint. Les télévisions et radios ont déprogrammé leurs émissions habituelles devant l’importance de l’événement. Les admirateurs de l’affairiste ont aussitôt déposé des fleurs devant son domicile parisien, comme cela avait déjà été fait il y a deux ans pour Jacques Chirac, un autre escroc de haut vol. Un portrait géant de l’ancien président de l’Olympique de Marseille a été dressé devant le stade Vélodrome. Un hommage solennel lui sera rendu dans le stade et Tapie qui a construit sa fortune sur le dos de centaines, de milliers d’ouvriers qu’il a licenciés sans ménagement, sans vergogne ni remords de conscience, de salariés qu’il a laissés froidement sur le carreau en achetant des entreprises au franc symbolique, en les dégraissant et en les revendant à un prix très élevé, aura droit à un office religieux solennel dans la cathédrale de la cité phocéenne par l’“archevêque” de Marseille en personne qui, n’en doutons pas, ne tarira pas d’éloges sur le défunt. 

Rien n’est trop beau, ni trop grand pour l’homme qui a pourtant menti, triché, volé toute sa vie, qui n’hésitait pas non plus à jouer des poings lorsqu’on le contredisait ou qu’on le contrariait. Dès sa prime jeunesse, comme le note sa notice Wikipédia, le faisan « s’invente un cursus scolaire qui aboutit à l’école d’électricité industrielle de Paris et l’obtention d’un diplôme de technicien en électronique alors qu’il a vraisemblablement pour seul bagage un certificat d’études primaires ». Outre ce parcours scolaire romancé, il « perpétuera la tradition du mensonge dans d’autres domaines pour se concocter un itinéraire décent et aguicheur » selon le journaliste Christophe Bouchet. Tapie est en effet un malfrat qui, dès son plus jeune âge, a tenté de se faire attribuer des primes en s’attribuant de faux résultats, si bien qu’il fut prié de quitter Panhard après six mois à peine au service commercial. Un malfrat nuisible qui, après s’être pourtant engagé la main sur le cœur, le menton et le verbe haut, à maintenir les emplois, se fit une spécialité du dépeçage des entreprises, réduisant par exemple une partie de la ville de Lisieux au chômage (affaire Wonder). Un malfrat parvenu à s’introduire au plus haut niveau de l’Etat, grâce au très peu recommandable Mitterrand mais rattrapé par des inculpations d’abus de biens sociaux et obligé de démissionner de ses fonctions ministérielles après quarante jours d’exercice (affaire Toshiba). Un malfrat de grande envergure condamné définitivement au civil (mais non au pénal du fait de son décès qui a éteint les poursuites) pour l’affaire de l’arbitrage frauduleux qui lui a permis d’obtenir 403 millions d’euros de fonds publics.

ON LE VOIT, TAPIE n’est pas seulement un arriviste sans scrupule, c’est un véritable escroc, un spécialiste des manipulations, des détournements et des forgeries en tous genres pour s’enrichir et duper autrui. Il fait parler de lui dans les media pour la première fois en 1980 après avoir racheté très en dessous de leur valeur (à peine 10 % de leur prix réel !) les châteaux de l’ancien dictateur centrafricain Bokassa, en lui faisant croire mensongèrement que ses châteaux allaient être saisis par les autorités françaises. Bokassa ayant porté plainte, le tribunal d’Abidjan fait annuler la vente, ce qui est confirmé le 10 décembre 1981 par un jugement exécutoire du tribunal de grande instance de Paris. Mais il y a bien pire encore. Comme le rappelait notre ami, le journaliste retraité Jean-Paul Le Perlier, dans un récent droit aux lettres (RIVAROL du 9 juin), le cynisme de Tapie allait très loin et méprisait jusqu’à sa parentèle, laissant ainsi la grand-mère qui l’avait pourtant élevé dans la misère la plus noire. « Quand on sait que même les mafiosos les plus cyniques n’en sont pas moins respectueux envers leurs géniteurs, écrivait Le Perlier dans nos colonnes, on touche au plus abject lorsque ce cynisme s’exerce aux dépens des parents les plus proches, telle Léonce Tapie, vivant au Blanc-Mesnil dans une misérable bicoque où l’eau s’infiltrait par les toits délabrés, mais que le petit-fils qu’elle avait élevé refusait de mettre en état alors même qu’il venait de s’offrir l’un des plus beaux yachts du monde. Ce dont je témoigne d’autant plus volontiers qu’ancien journaliste à Minute et après avoir écrit un article sur ce sujet, j’ai gagné un procès contre Bernard Tapie grâce au témoignage d’un huissier ayant repris mon enquête dans les détails… En matière de malfaisance et de cynisme, certains cochent absolument toutes les cases et ce n’est pas la complicité de certains journalistes, poussant la complaisance jusqu’à instrumentaliser quelques chimiothérapies pour faire pleurer Margot, qui y changera quelque chose… » concluait fort justement Le Perlier. 

On est loin là de l’homme chaleureux, jovial, charitable, prévenant, débonnaire que l’on veut nous vendre. Ce n’est pas parce que Tapie a eu, comme des millions de Français, un cancer et qu’il s’est battu, comme eux, contre cette maladie, ce n’est pas non plus parce que l’homme était énergique, combatif et fougueux, que cela en fait quelqu’un d’estimable et de vertueux. Car cette énergie était mise exclusivement au service de sa personne et de ses magouilles en tous genres, et nullement au service du bien commun. On lui sait gré d’avoir été un grand président de l’OM mais on oublie de dire que s’il a obtenu des victoires, c’était en ne reculant devant aucune méthode déloyale voire mafieuse, comme en témoigne entre autres le match truqué à sa demande explicite entre VA et l’OM, ce qui lui vaudra plusieurs mois de prison. 

MINISTRE de la Ville dans le gouvernement Bérégovoy, il ne fit rien d’autre, comme tous ses successeurs à cette fonction démagogique, que d’acheter la paix sociale en banlieues allogènes à force de subventions et autres arrangements en espèces sonnantes et trébuchantes. Entre les caïds des cités et le malfrat Tapie, il pouvait y avoir un terrain d’entente. Même si cela n’a pas empêché Tapie et sa seconde épouse d’être victimes il y a quelques mois d’un violent cambriolage par des « chances pour la France » qu’il avait pourtant défendus si longtemps par pure démagogie antiraciste et électoraliste. Et aussi par intérêt sordide. En effet, en s’engageant contre « l’extrême droite », il pensait sans doute qu’on lui pardonnerait tous ses délits, et il est vrai que Mitterrand le protégea et le défendit aussi longtemps qu’il fut à l’Elysée. Avec son culot monstre et sa gouaille de bonimenteur, il affronta plusieurs fois dans des débats télévisés Jean-Marie Le Pen, se présenta à Marseille, traita le président du FN et tous ses électeurs de “salauds”, ce qui n’empêcha pas Le Pen, manifestement séduit par le personnage, de le recevoir à Montretout, de “préparer” en amont (de truquer ?) un débat avec lui sur Antenne 2 en 1994 (celui avec les gants de boxe exhibés par Paul Amar), de maintenir, à la demande explicite de Tapie, un candidat FN en triangulaire aux législatives pour favoriser son élection et de tweeter juste après son décès ces mots dithyrambiques, sans la moindre réserve sur le malfrat : « On a parlé et on parle encore des “années Tapie”, c’est dire le caractère exceptionnel de sa personnalité, je salue sa mémoire ». Eric Zemmour s’est montré aussi élogieux, alors même que Tapie a toujours été un immigrationniste forcené, tout en vivant bien sûr dans les plus beaux quartiers : « Quel homme ! Au-delà de nos désaccords ponctuels, je retiendrai un homme au tempérament exceptionnel, à l’humour ravageur, jusqu’aux dernières minutes de sa vie. »

Que même ceux censés avoir été ses adversaires politiques et idéologiques manient ainsi l’encensoir, sans la moindre retenue ni réserve, est stupéfiant. Qu’on canonise ainsi un homme qui toute sa vie fut un aigrefin, un coquin, un faquin et un gredin, qui récemment encore soutenait Muselier en PACA, soit le pire politicien qui soit, qui militait ouvertement pour l’euthanasie active et le suicide assisté (il avait décidément tout pour plaire !), qui n’a vécu toute sa vie que dans le mensonge, le vice, la tricherie et le déshonneur, en dit long sur notre monde frelaté, faisandé et avarié, sur le Tout-Paris tout pourri, sur une société malade au point de glorifier toutes les inversions. Comment en effet donner des principes solides à notre jeunesse, lui inculquer le sens du beau, du bien et du vrai quand on porte ainsi au pinacle un malfrat aussi cynique ? Notre monde marche décidément sur la tête. […]

RIVAROL, <jeromebourbon@yahoo.fr>. 

6,00 €
Quantité
6,00 €

Billet hebdomadaire

Zemmour : feu de paille ou incendie ?

C’est peu de dire que la candidature de l’homme du désert Eric Zemmour suscite dans le milieu national une véritable bataille d’Hernani. Certains se méfient comme de la peste du sépharade, au motif qu’il n’est devenu français que par la grâce du décret Crémieux et qu’il est entouré d’israélites, souvent banquiers d’affaires ou gérants de start-up, dans sa garde rapprochée (c’est le cas par exemple d’Henry de Lesquen, d’Alain Soral ou d’Alain Escada pour ne citer qu’eux). D’autres le soutiennent mordicus sur la foi de ses écrits ou interventions tels Jean-Frédéric Poisson, Jean-Yves Le Gallou — preuve que les dirigeants et cofondateurs historiques du Club de l’Horloge sont divisés sur cette question —, ou encore Roland Hélie et sa revue Synthèse nationale, Thomas Joly et son Parti de la France (à l’exception toutefois de l’isolé — et azimuté, disent les mauvaises langues — Jean-François Touzé qui soutient, lui, ouvertement Marine Le Pen et multiplie les tweets assassins contre Zemmour, de sorte que Touzé vient d’être démissionné du bureau politique du Parti de la France par… Joly). 

Les publications du camp dit national largo sensu ont pour beaucoup les yeux de Chimène pour Zemmour : c’est le cas notoirement de Valeurs actuelles, hebdomadaire totalement rallié au polémiste, de la revue néo-droitiste Eléments. Actuellement, et c’est à noter, Zemmour semble séduire autant dans les milieux païens que catholiques. Quant au quotidien Présent qui était jusqu’à ces derniers mois d’un marinisme incandescent — au point que son principal actionnaire Francis Bergeron avait osé écrire en page une le 7 mars 2017 : « Il n’y a qu’un seul candidat, à droite — et même dans tout l’échiquier politique français qui ait une stature d’homme d’Etat, c’est elle (Marine Le Pen). Pour ceux qui ont étudié l’histoire de notre courant politique — le courant identitaire et patriotique, pour faire simple —, jamais nous n’avons eu de tête de file de la qualité de Marine Le Pen. Le moment est tout simplement extraordinaire. » —, il sent désormais le vent tourner et, avec les convictions chevillées au corps qu’on lui connaît, se montre tout à coup, au vu des intentions de vote et des dynamiques en cours, beaucoup moins dithyrambique sur la benjamine de Jean-Marie Le Pen et fort bienveillant sur Zemmour, à la notable exception d’Alain Sanders, toujours très mariniste, qui reproche au polémiste son gaullisme revendiqué (mais Marine Le Pen qui avait rendu un hommage inconditionnel à De Gaulle le 18 juin 2020 et s’était même rendue sur l’île de Sein l’est-elle moins, ce serait à démontrer). 

Même la girouette Robert Ménard (Robert souvent varie, bien fol qui s’y fie), rallié en traînant les pieds à Marine Le Pen, esquisse actuellement, au vu des sondages, avec l’élasticité qu’on lui connaît, un nouveau demi-tour. Le pauvre doit se reprocher amèrement d’avoir parlé trop vite (ce qui est souvent son cas) et soutenu trop tôt l’ex-présidente du RN après pourtant lui avoir longtemps planté des banderilles et activement cherché un remplaçant pour 2022. Le fait est que Zemmour produit des effets ravageurs sur l’aile droite de l’arc politique français, et pulvérise toutes les prévisions d’avant l’été, en bousculant fortement les pions sur l’échiquier : il serait par exemple après Jean-Marie Le Pen le premier homme politique — ce qu’il est sans conteste devenu aujourd’hui du fait de son intense exposition médiatique — à proposer l’abolition des lois mémorielles (Pleven, Gayssot…) en cas de succès à la présidentielle. Reste toutefois à savoir s’il les abrogerait effectivement une fois à l’Elysée. Surtout, le polémiste éparpille les espérances LR et RN façon puzzle pour des raisons similaires : ce sont deux structures exsangues sur le plan idéologique et militant, en parallèle. Le lecteur constatera d’ailleurs qu’au-delà des échéances électorales, on peut deviner la détresse et l’impuissance de ces deux partis de façon palpable.

MARINE EST LASSE

Elle se rêvait en Cendrillon au gala annuel du B’nai B’rith, finira-t-elle par récurer les sous-sols du CRIF ? La dégringolade de Marine le Pen devient si évidente que même la grande presse s’en émeut.  Les Echos (21 septembre) : « Cela pouvait passer pour un décrochage. Mais cela rassemble de plus en plus à une chute libre. A sept mois de la présidentielle, Marine Le Pen n’en finit pas de dévisser dans les intentions de vote ». Les analyses produites début septembre par RIVAROL s’avèrent justes. « L’usure de Marine Le Pen et l’euphémisation de son discours, combinées à l’arrivée d’Eric Zemmour, ont un effet d’expulsion. Elle est sur un toboggan et il n’est aujourd’hui pas exclu qu’elle soit à son tour victime du dégagisme », analyse par exemple Dominique Reynié, le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. Pour être honnête, la campagne de la ci-devant présidente du RN virait déjà au cauchemar avant la percée récente de Zemmour : sans argent, avec une maigre poignée d’élus sur le terrain (moins de 300 sur toute la France !), sans équipe constituée, hormis les éternels nordistes en bas-résilles, elle se contente depuis plusieurs semaines d’arpenter les marchés sous le regard indifférent de badauds qui achètent poulet rôti et salades, avec quelques comparses pour créer l’illusion de la foule. Ses conférences de presse sont désertées par les journalistes, c’est un chemin de croix pour celle qui se voyait parler d’égal à égal aux grands de ce monde. L’affiche de campagne de Marine Le Pen (débarrassée du logo à la flamme tricolore) a ainsi été tirée à 500 000 exemplaires. Mais qui va la coller ? Et qui distribuera les tracts ? Si chaque fédération départementale a reçu 5 000 documents de propagande en moyenne, nul ne sait « ce qui est prévu pour s’assurer d’une distribution réelle », s’inquiète un cadre qui garde l’anonymat. 

Les démissions de responsables départementaux se sont multipliées : ceux du Jura, du Territoire de Belfort, des Deux-Sèvres, de Charente, de l’Ariège, de l’Hérault, du Lot ont claqué la porte avant l’été, emmenant avec eux une partie de leur équipe. Une vingtaine de fédérations sont en ruine, parfois sans plus aucun représentant officiel. Le site bien informé Polémia a produit un article édifiant sur le sujet : « Cette très faible fidélisation des cadres n’est pas spécifique aux conseillers régionaux. En 2019, le groupe RN nouvellement élu au Parlement européen de Strasbourg ne comptait que 6 reconductions parmi les 24 élus de 2014 (un turn-over de 75 % sur un seul mandat). L’instabilité est de mise également dans les fédérations où les délégués départementaux sont très régulièrement évincés. Cette valse permanente est en fait une stratégie qui permet à Marine Le Pen, malgré ses carences et ses échecs répétés, de garder la main sur le parti. En brisant toute personnalité un peu trop affirmée et en faisant régner la peur parmi les cadres, Marine Le Pen garantit sa place ad vitam aeternam. »

Le plus grave se profile pour juin 2022. Après la défaite au premier tour de la fausse décontractée — elle a beau affecter l’enthousiasme, le capitaine de canoé gonflable Marine sent bien que tout se dérobe —, puis la Bérézina annoncée des législatives qui suivront, la survie du parti semble d’ores et déjà scellée : le financement public est corrélé aux suffrages recueillis lors de cette dernière échéance (1,70 euro chaque année pendant cinq ans) et le score squelettique en vue n’épongera pas le passif du RN. Avec plus de vingt millions d’euros de dette, sans compter les dépenses engagées pour l’année à venir, la banqueroute rôde. Sans compter que les dirigeants du RN devront probablement répondre d’ici un an environ devant le tribunal correctionnel de Paris d’accusations de détournements de fonds publics quant à l’usage fait par le mouvement mariniste de ses assistants parlementaires européens qui auraient en réalité travaillé pour le parti. La fraude supposée est estimée à plus de six millions d’euros par le Parlement européen et là aussi Marine Le Pen et ses proches risquent gros. Quand on voit que Thémis n’a pas hésité à quelques mois de distance à condamner deux fois à un an de prison ferme, soit deux ans en tout, un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, d’abord dans l’affaire des écoutes, puis ces jours-ci dans celle du financement jugé illégal de sa campagne présidentielle (dossier Bygmalion), on ne voit pas pourquoi a priori les magistrats ménageraient spécialement Marine Le Pen d’autant qu’elle les avait violemment attaqués en 2017, ainsi que la police menant l’enquête, et connaissant le corporatisme des juges, et leur longue mémoire, on se ferait à sa place des cheveux blancs ! […]

Jean BEAUMONT.